Face à l’Hydre

Ce dont le peintre doit avant tout se défier c’est, selon l’expression de Claude Monet, « l’hydre-cliché, toujours prête à ressurgir sous le pinceau ». Clichés en effet que tous les automatismes, facilités et poncifs qui se présentent sous couvert de spontanéité ; traits ou formes non questionnés, qui nous paraissent « évidents » et voudraient rassurer l’œil à proportion du fait qu’ils furent déjà exploités – et épuisés – par d’autres et devenus lieux communs (vu récemment une exposition de Hans Hartung qui me l’a confirmé).

Ainsi de cette toile dont la gestualité, ces sortes de flammèches jaunes, sont pour moi comme des réflexes, mais rien de décidé. Ce qui vient sous le pinceau quand je le (me) laisse aller, glisser sur son erre, que je me laisse séduire à bon compte alors que c’est tout au plus une matière première à travailler, avec laquelle lutter – ce qui s’appelle composer. Je me suis donc laissé aller, j’ai abandonné cette exigence, j’ai dans un moment de lassitude, sans doute de guerre lasse, laissé entrer l’hydre, « composé avec » comme on le dit ici d’un compromis douteux. Jusqu’à, dans un sursaut, tenter de barrer la cascade des coups de pinceau par cette horizontale bleue et trouble où se devine un regard qui me fait face. Plus forte que moi car, oui, ça a été plus-fort-que-moi, l’hydre me fait face et me tient en respect. Mais ce n’est pas tout : faisant fi de ma problématique de peintre, cette figure s’est imposée à moi comme le reflet de ma (notre?) position au sein du monde-catastrophe avec lequel nous sommes tenus, à notre corps défendant, de « composer »…

Hydre que nourrissent tous les fauteurs de mort, ayant confisqué leur pouvoir, dissimulant leur peur panique d’en être délogés sous des masques livides-impavides dénués de toute expression (prenons n’importe que tyran : on dirait une momie, c’est un outremonde que révèlent ses traits) et qui, confondant – faisant mine de confondre – force et brutalité, sévissent sur tous les continents, usant des armes les plus sophistiquées (et que dire de notre complicité avec ce commerce ?) pour dévaster des contrées entières en martyrisant leurs populations – et ne s’en lassent pas, eux. Hydre que cette mise au pas de la technologie, ce « progrès », au service des forces de destruction dont on sait – les tyrans en premier – qu’elles ne mènent nulle part ailleurs qu’à l’abîme. N’est-ce pas facilité morbide que se laisser happer par la pulsion de mort : puisque je suis incapable de réparer le monde, je vais le casser…

Hydre encore le culte de l’argent sur le dos des autres, qui creuse infiniment l’écart entre riches et pauvres ; entre les quelques-uns qui auront le droit de mettre le pied chez nous et les autres dont le nombre est tel qu’on se perd à vouloir en décliner l’identité puisqu’on les en a privés. Hommage aux Justes qui leur construisent des cimetières. Mais pendant combien de temps encore fera-t-on la différence entre camp de rétention et camp de concentration ? Tout cela faisant les choux gras de tous les fascistes, radicaux ou « ordinaires » qui rêvent – c’est bien plus facile que réfléchir – d’un entre-soi infantile, et haineux, dans le ventre tiède et mollasson de Maman-patrie. Et pour ne pas être en reste, chez nous, on nous promet un « retour à l’ordre » qui va garantir à coup sûr d’autres coups de matraques, lacrymogènes et expulsions…

Hydre le mésusage de cette intelligence artificielle, lorsqu’elle fantasme un monde de robots (on convoque Orwell à juste titre) et qui, afin que nous soyons suffisamment lobotomisés pour accéder aux portes du paradis, devra au préalable s’être substituée à notre faculté de penser, éprouver, aimer ou douter par nous-mêmes.

Hydre toujours le bousillage effréné de la planète, cette marche suicidaire qui se fout bien, à ce qu’il semble, de nos contestations.

Et puis la surveillance généralisée, et puis les corps comme biens de consommation, etc, etc, n’en jetez plus j’en oublie vous compléterez, tout cela n’aura de cesse, n’aura de fin, combien de Guernica faudrait-il peindre pour rendre compte de tous ces désastres ? (et quand bien même, Guernica n’a pas empêché Franco).

Alors voilà, je me suis tenu devant ma toile en pensant à tout ça, les faiblesses qu’on a inévitablement parce qu’il faut bien vivre et que ce n’est pas bon non plus d’être toujours lucides, pas forcément malheureux, même si, ou disons pas trop, pas tout le temps etc… Je me suis dit, dans la distance où me tenait cette sorte de regard brouillé, chafoin, que peindre restait une respiration, une respiration qui crée l’air qu’elle respire alors qu’au-dehors ça confine. Ça confine les corps et les esprits et l’air qu’on respire. Et on aurait bien tort de se plaindre, non ?, parce que ce n’est pas à nous, mais à « eux » que ça leur coupe le souffle pour de vrai : on n’est jamais à la place de qui se noie en mer ou s’étouffe sous les ruines, crâne défoncé la bouche pleine de terre. Voilà une raison qu’on avait de se taire.

Mais pour finir je me suis dit que nous étions encore et toujours et parmi la multitude « poètes en temps de détresse », avec la tâche – même (et surtout?) s’il nous arrive d’éprouver du bonheur, de partager des joies – la tâche, piquée au revers de la veste, de porter le deuil, celui d’un monde commun qui s’éloigne chaque jour un peu plus.

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1 Response to Face à l’Hydre

  1. Avatar de Gisela Gisela dit :

    Interessant l’histoire de l’ Hydre qui s’impose au createur qui la

    compose …

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