En guise d’ouverture

 

Espaces d’indétermination. Ou plutôt non : de déterminations multiples, mais indécidables, imprévisibles. Chevauchements, écarts et rapprochements, bifurcations – hybridations. Il y a compossibilité de la forêt à la prairie, de la mer à la terre ferme, de la ville à ses banlieues, et retour…

Les lisères ne se confondent pas avec les marges. Les marges sont exclusives (on y est ou on n’y est pas) alors que les lisières sont, d’une certaine manière, des centralités. Des espaces du flux et du reflux, incertains1, propices à une vacance qui est le contraire de l’inertie. Des pivots, des champs de forces qui n’aspirent pas forcément à se résoudre, et trouvent leur acmé dans ce suspens, qui est aussi une dynamique : les lisières sont vivantes d’être arpentées. Et on les quitte par un bord ou par un autre, pas nécessairement pour revenir « au centre ». La lisière d’un monde est commune à un autre. Elle voisine d’ailleurs avec l’orée.

Géographie, mentale aussi bien que physique, où le silence et la solitude2 inspirent la méditation. Méditation qui, à la différence de la réflexion, ne cherche pas à aboutir, à « fructifier ». C’est un système d’échos, rebondissant en images, résonances, associations d’idées et du coq à l’âne. L’activité physique appropriée est le vagabondage. On tire des bords, au gré de l’humeur. On y est à l’œuvre, à la manœuvre. Arabesques, œuvre de soi. Germinations3, improvisations.

Nos lisières sont notre aura, mais nous n’en avons pas toujours conscience. Un monde plus large – plus discret – que ce que nous sommes ou pensons être à chaque instant, l’autre à chaque fois de ce que nous faisons ou ne faisons pas. Des contrées – une simple langue de terre / de rêve / la fugacité d’un matin, peut y suffire – dans lesquelles nous croisons l’autre que nous sommes, jusque dans le regard d’autrui ou de l’animal, et même dans la plante. Dans les lisières sont également vifs l’agir et le non-agir, l’enfance et la mort, la foi et le doute, le frère, la sœur et l’ennemi. Chaque décision, chaque action est cousue à son revers de cette ambivalence, c’est ce qui nous rend parfois si cruels ou étroits d’esprit, capables de la plus sincère compassion comme de la plus grande haine. Parce que ce n’est pas « gérable », de porter en soi des multitudes. Et pourtant. C’est en cela, qui paradoxalement s’éprouve le mieux dans la solitude, que nous sommes tous semblables4. Les lisières se conjoignent, se recouvrent, font rhizome. Démultiplication qui assouplit, distend, donne du jeu, interdit l’exacte coïncidence à soi-même. Ce pourquoi il faudrait à la fois en faire une règle de vie, et une politique5. Utopie… En fait, notre démarche pourrait avoir affaire avec un éloge de l’ombre, consistant à se tenir « à distance raisonnable » de l’« actualité », bien qu’il soit impossible de ne pas réagir à certaines situations.

Un espace de jeu, donc. A chacun son propre jeu, ses chorégraphies. Le dessin est la mienne – il y en a bien d’autres, et j’en admire de très belles qui ne prétendent pas laisser de traces. Ce que ma main sait de moi, en toute incertitude et obstination – en constant déplacement, nouage/dénouage, alliances et confrontations, strates successives dont l’issue la meilleure est parfois l’indécidée. L’esquisse reste son âme, quel que soit son degré d’achèvement. La joie d’être, l’ironie et la délicatesse au bout du crayon. Jouissance du tâtonnement qui multiplie les pistes et aime par-dessus tout s'(in-)achever en plusieurs scénarios entrevus. Plusieurs histoires, plusieurs issues – en une. Ce qui ouvre à tous les recommencements et nourrit le désir de vivre. Au lieu de quoi, si je n’avais ces chemins de traverse, la marche du monde (« marche », le terme est bien sage et convenu, tant on dirait souvent une longue crise d’épilepsie) pourrait bien ne me pourvoir qu’en scepticisme, frayeur ou désespoir. Ce ne sont peut-être que des voiles6, tels ceux que des myopes avouent regretter après qu’une opération les en ait délivrés. Sentes de la mi-ombre, si peu visibles, entre sous-bois et clairières, lignes se donnant en partage.

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1 Ce mot me renvoie à Frédéric Pajak qui, dans son Manifeste incertain, se laisse porter par la houle qui mêle le passé au présent, son histoire et ses émotions à la rumeur du monde. Outre que ce titre seul (perçu comme voulant dire « être déterminé à ne pas être déterminé ») suffisait à inviter au voyage, ses ouvrages sont des « livres dessinés ». Il y aura à revenir sur cette parenté et cet écart, tout à la fois, entre l’écriture et le dessin. Avec la difficulté que leur mise en regard, si elle est clairement signifiante, risque de perdre beaucoup à être verbalisée. Car ce singulier alliage, d’où émane un sentiment indissociablement d’étrangeté et de familiarité, est magnétique.

2 « Et si la richesse revenait à disposer de solitude, d’espace et de silence – toutes choses dont manqueront les générations futures ? » Pour qui ne l’aurait pas déjà lu, cette autre invitation figure au 4e de couverture de Dans les forêts de Sibérie, de Sylvain Tesson. Pages 41 à 44, la possible hybridation du sauvage et du civilisé qui trouve à s’accomplir chez qui s’installe pour un temps à la lisière y trouve une expression limpide, heureuse. Tesson se déguste comme une lampée de bon alcool au coin du feu.

3  « …germination anonyme innombrable » (Jean Dubuffet, L’homme du commun à l’ouvrage).

4  Nietzsche l’avait pointé, mais personne ne semble y avoir pris garde : nous nous trompons en confondant le semblable et l’identique, et l’on sait à quel point la confusion est persistante. N’étant jamais identique à moi-même (« morale d’état-civil » et de garde-frontière), je le suis encore moins à quiconque. Par contre, je ressens au plus profond de moi-même à quel point nous sommes semblables. Ecce homo / ecce Femina.

5  Entendu à la radio (France Culture, Les pieds sur terre, 1er mai 2017) : « Entre deux tours, entre deux eaux, entre deux votes… ». Le vote blanc serait une manifestation de cet « entre » fiché comme un coin au coeur du politique – plus exactement de cette politique-là ? Son autre et, en tant que telle, sa nécessité.

6  Disant cela, s’impose la polysémie : voiles pudiques / voiles de navire.

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