Peindre en jazz

Ce n’est pas la seule musique que j’écoute, mais principalement et c’est la seule à propos de laquelle je peux parler d’identification ou de mimétisme. Ce que j’ai découvert avec le jazz, c’est non seulement un certain type de musique, mais une manière de vivre – dans ma prochaine vie je serai musicien de jazz, c’est sûr.

D’abord la pulsation. Pas encore le rythme qui va s’en nourrir, mais telle qu’à l’état brut, comme dans les blues très lents de John Lee Hooker par exemple, le battement de pied et la voix qui grogne. Un dandinement ours comme premier fondement, une ligne de basse qui ébranle le corps, une irrécusable immanence. L’envie de vivre, malgré ou même dans ou même par le désespoir ­et Dieu sait si le jazz en a hébergé. Comme si on jouait ça aux dés, plutôt que de perdre son temps à discutailler.

Et comment je fais pour commencer une toile, sinon tout d’un coup debout, après qu’il a fallu attendre des jours et parfois des jours et des jours, en plus ou moins s’occupant à griffonner et des bricolages divers qui mettent du foutoir dans l’atelier, et puis, bon, je me retrouve, je ne sais pas vraiment comment ça se décide ni pourquoi ce jour-là plutôt qu’hier ou demain, là avec mes pots un peu hagard automate, des gestes mécaniques, on a une familiarité qui tient lieu de métier, à distribuer les couleurs sur ma palette avant je préparais mes couleurs je faisais mes teintes maintenant je les pose sur la palette telles que sorties du pot c’est sur la toile qu’elles se mélangeront, mais pour le moment la pulsation est tapie là dans les gestes qui posent les couleurs y a pas à  réfléchir, plus maintenant, et choisir rapidement les pinceaux dans la taille et la forme des pinceaux il y a déjà une tonalité ­ ténor ou baryton, le sais-je ? ­ et en avant, one two three four comme qui dirait, à grandes brassées sur la toile blanche je ne fais plus non plus d’esquisse sur la toile c’est des bouts de papier parfois dans le champ de vision pas toujours et ce qui se fait là n’a pas toujours à voir, alors c’est comme ça jeté pendant une demi-heure ou une heure deux quand c’est la grande forme avant la première pause, et alors là dans l¹esprit, oui Mingus, le côté teigneux on n’y va pas par quatre chemins (mais pas que, parce qu’il y a Good Bye Pork Pie Hat, un fétiche), oui, ça a été fondateur. Autant que de répondre par 1000 vibrations au coup reçu.

Et la contrebasse comme matrice Charlie Haden lui aussi en plein dedans.

Bon, je fais une pause quand j’ai l’impression à peu près que je vais pouvoir y aller d’un côté ou d’un autre, une couleur ou des blocs c’est variable ce qui peut prendre le dessus et puis ça peut changer en cours de route du liquide au minéral, du fluide au percussif. Mais enfin l’ébauche d’une ligne directrice. C’est là, quand je sais que maintenant il va y en avoir pour un moment, et c’est toujours un sacré moment, des jours et des jours à nouveau mais axés sur cette ligne et où il va falloir être têtu, c’est là que le jazz vient à la rescousse. J’ai démarré avec ma propre impro, me reste à canaliser ça dans une composition, que ça se construise (parce que le « jeté » tout seul j’ai donné, et j’ai fini par tout détruire ­ le free jazz aussi, maintenant, je ne suis plus capable d’en écouter plus de trente secondes, et parce qu’il n’y a pas de protension sans rétention la composition du tableau est au lyrisme une contrainte qui le magnifie comme les chorus en se libérant du thème voient leur pouvoir de fascination accru ­ (Nguyên Lê, Walking on the Tiger’s Tail). Que ça se construise, donc, et le rythme du jazz maintenant, son assurance, les phrasés, leur toucher, me sont frères. De galère et de joie. De joie.

Par exemple, je guette toujours avec l’impatience d’un gamin à qui on a promis un cadeau, trois notes , ça doit être un changement d’octave dans l’aigu, trois notes au milieu d’un chorus de sax, dans le roboratif Black Eyes où Stan Getz et Sonny Stitt jouent avec Gillespie sur l’album For Musicians Only et ces trois notes à elles seules relancent tout on serait des grands enfants pour l’éternité. C’est dans cette tension, dans l’espèce d’extra-lucidité de cette tension et de ses syncopes où je ne sais pas forcément ou je vais mais on y va, go on, que j’ai appris la vraie joie. Celle du jazz ­- je dis bien ses crépuscules inclus ­- et la mienne, on se comprend.

Par contre il ne faut pas que cette musique intervienne trop tôt, lorsque je n’ai pas encore moi-même un minimum d’assurance. Si elle exprime cette santé à laquelle j’aspire avant moi, à ma place, elle me happe et me dame le pion ; je l’écoute en spectateur, elle me distance et je l’admire ou bien elle m’encombre, elle est trop puissante et je reste en retrait (il y a des musiques « de fond », pas celle-là, pas pour moi). Peindre « en jazz », c’est un peu comme une chase poursuit : il faut que je lui tienne la dragée haute. Et une grossière erreur serait de croire, ça m’est arrivé, qu’il faut être « dans le rythme », peindre « en rythme », ou « exprimer » le rythme (je ne suis pas Moretti ni Matthieu, que j’apprécie au demeurant). Ça se joue plutôt, soit dans la découpe des à-plats, leurs frontières, les ouvertures des angles, les inflexions des lignes, les incidences des obliques, soit dans le travail des tonalités, les variations d’une même couleur qui créent une profondeur de champ, un va-et-vient dans les plans, une vibration.

J’ai toujours préféré les petites formations aux grandes, comme les clubs aux salles de concerts et les arbres aux fleurs, ça n’a pas rien à voir. Ce n’est pas une règle intangible, mais on y est plus entre soi, l’atelier n’est pas grand je n’y fais pas rentrer beaucoup de monde, on a le temps de développer, de faire connaissance, on écoute le souffle des respirations, je trouve plus de subtilités dans les atmosphères, mêmes minimales. La grande formation nécessite une écriture trop visible, c’est calibré, réglé au quart de poil, admirable mais ça tourne parfois vite au cérébral. La machinerie trop en avant, à mon goût. (Question cérébral, j’ai quand même bien carburé, un temps où je devais avoir besoin de me raffermir, à certain Five Pieces d’Anthony Braxton.)


Il faut dire que je cultive un côté
less is more . Ce n’est pas un genre que je me donne, mais une incapacité à faire autrement, je suis le contraire d’un virtuose, je travaille lentement, une chose après l’autre, bien content si dans chacun de mes opus il peut y avoir « une » note. Comme d’un diapason. La bleue, la rouge.

Je confesse également une prédilection pour le caractère « viril » ou « carré » du jazz. Qui signe le lien, même dans des occurrences contemporaines et chez des musiciens blancs (Stephano di Battista ou Bojan Z), avec ses sources noires, avec la qualité particulière de ce beat insurpassable (surjoué par Lester Bowie, mais je rentre dedans à fond). Il y avait, dans le Pictures in a Frame de Max Roach, un morceau intitulé Back to Basics, une ligne de basse sur un tempo de batterie joué exclusivement sur une cymbale et à la grosse caisse à un rythme métronomique imperturbable gagnant en intensité jusqu’à l’incandescence. Si je parvenais un jour à faire ça en peinture…

Ça ne veut pas dire que je suis fermé aux autres avatars, mais trop de richesses parfois me dispersent. Pour ce qui est du jazz auquel mes pinceaux s’abreuvent il me faut la pulsation ­- it don’t mean a thing…­, identifiable même ténue, alliée à une certaine concentration, un certain resserrement (Dave Holland, Point of View , et d’autres du même tonneau écoutés quasiment en boucle pendant des nuits). Un côté « pur jus », quoi, qui recentre bien, alors qu’à partir d’un certain degré d’expérimentation, de métissage (point d’équilibre atteint par Sylvain Kassap avec Okay Temiz, ou par Rabih-Abou Khalil) ou d’évanescence (tout un pan, chez ECM, de trop froide beauté) je bascule vers ce qu’on appelle le contemporain, et les ponts sont nombreux d’ailleurs, j’ai découvert des gens très intéressants et « nocturnes » sous le label Signature de France Musique, ou les répétitifs, ou les somptueuses lenteurs de Morton Feldman

C’est beaucoup la nuit, tout ça, j’ai presque désappris à peindre le jour, à force de l’aliéner au casse-croûte. Mais la nuit est infinie, after hours, les voix des présentateurs savent très bien y faire avec le Jazz Club et autres noctambuleries, et on est en prise directe avec ces langueurs qu’ont trimbalé les grandes chanteuses notre misérable magnifique sacralité païenne. Tout ça m’exalte et m’épuise et m’exalte, il y a une certaine variété de fatigue qui est porteuse, amphétaminique (même si c’est dangereux, et avec le temps ­ j’ai tenu jusque là, c’est pour continuer ­ j’ai appris à faire attention, à relâcher la pression, rester vivant j’aime trop cette musique d’Eros je me souviens d’une très belle leçon en quelque sorte, à l’occasion d’un des derniers concerts de Dizzy Gillespie, c’était à Aix, il avait joué Night in Tunisia tout en sourdine, en suggestion pour économiser son souffle, et tout ce qu¹il avait laissé tomber d’énergie extravertie était largement regagné, comment dire, c’était un gros paquet d’amour et de classe). Oui, même s’il est complètement intégré et « culturisé » le jazz reste transgressif et ça n’a rien à voir avec la provoc’ ou le spectaculaire. Comme la peinture il maintient le grand écart, le grand désir, il n’y a pas de demi-mesure, on est dedans ou dehors, y se rendent pas compte…

Sur la durée, comme c’est un vieux compagnonnage, j’ai quand même fait deux ou trois tentatives pour ne pas en rester qu’au niveau du senti et du fantasmé.

C’est de la petite histoire, petite biographie perso, mais je n’y peux rien il y a de fichus souvenirs qui remontent de cet âge d’or que furent les utopies de jeunesse et qu’avec la musique (Art Blakey, Blues March) on allait partir en conquête, et il n’y a aucune raison pour ne pas s’en souvenir, aucune nostalgie non plus, les temps changent comme disait l’autre, et c’est un boulot suffisant pour rester à la hauteur de tout ça mais d’une autre manière parce que la vie est imprévisible.

Alors, pour finir, je tire deux anecdotes d’un carnet de photos jaunies maintenant.

Ma première manière quand j’ai décidé que le dessin (la peinture est venue après) serait l’affaire de ma vie, était très figurative, de l’illustration plus qu’autre chose, et pour des motifs alimentaires j’en exploitais un versant commercial .À la croisée des deux j’ai un temps fait dans la carte postale et le petit poster. Avec celui-là – complètement Tintin au Congo, j’avoue – et deux ou trois autres j’ai financé un été de goguette dont un séjour au festival de Châteauvallon (je crois bien que c’était la dernière année où ça a été un festival de jazz, c’est dire s’il y a des lustres), j’avais fait faire des tirages offset et je les vendais sur les marchés, dans les endroits touristiques, dans l’enceinte du festival aussi bien sûr et il y a eu des grosses limousines noires aux vitres fumées qui se sont arrêtées devant avec dedans des blacks en costard cossus et grosses lunettes noires qui restaient assis et jetaient un coup d’oeil à distance une classieuse attachée de presse (blonde) venait y voir de plus près et puis la voiture repartait en direction de l’amphithéâtre où allaient avoir lieu les concerts du soir sur fond de cigales au loin on verrait la rade de Toulon illuminée et je ne sais plus si dans ces voitures-là précisément il y a de mes dessins qui sont montés, mais c’était super dans le même programme j’ai vu Mingus il était bien fatigué tout le concert appuyé contre le piano et à la fin des gens se foutaient de sa gueule parce qu’il n’avait fait que taper le blues mais moi j’étais amoureux et il y a eu aussi Sun Ra avec boubous et cracheurs de feu et puis aussi Portal juste avant sa crise existentielle et Lubat qui allait emporter le morceau avec un Mickey Mouse mécanique posé sur le piano. Du bonheur en barre. Je suis rentré chez moi et j’ai continué, et pas longtemps après j’ai commencé la gouache, des paysages abstraits il commençait peut être à y avoir trop d’émotions pour que j’arrive à les représenter une par une, il fallait à la fois prendre un peu de recul et rentrer dans le vif du sujet l’art n’est pas dans le monde il est extrait du monde.

Un peu plus tard, dans les années 80, au cœur de ces « paysages » donc, je viens tout juste de terminer une gouache qui me plaît bien qui a touché juste ce que j’attendais à ce moment-là, et le soir je me retrouve à Clermont à écouter Randy Weston et là aussi ce que j’entends est exactement ce qu’il fallait que j’entende ça colle exactement avec ce que je viens de faire. Ni une ni deux je fais une photo je lui envoie aux bons soins de sa maison de disques en lui expliquant que c’est ce qu’il lui faut pour sa prochaine pochette, je voyais bien toute la collection avec la série de gouaches que j’allais dérouler infailliblement. Ça s’est perdu dans les sables je n’ai rien fait pour relancer, j’ai un côté velléitaire il m’avait suffi d’y rêver. N’empêche, en y repensant, j’aurais dû insister.

Les années ont passé, on a changé d’époque. J’ai développé à côté de la peinture des travaux en toile avec en tête de sortir de l’atelier, de m’accrocher à d’autres murs, sortir en ville. Mes toiles prennent de la dimension, j’ai envie qu’on puisse rentrer dedans il ne me suffit plus qu’on puisse les regarder là aussi je décrète que l’art on est dedans ou dehors sinon ce n’est que du spectacle, bref j’imagine des mises en scène et des décors, et je guette la circonstance, l’opportunité, la rencontre décisive. Celle-ci finit par se présenter, bien que pas avec le jazz ­ ce n’est pas passé loin, on est quand même dans la musique du 20e siècle et j’ai fait du bon boulot je savais quelle serait la pièce maîtresse du concert une œuvre en création j’avais un enregistrement en répétition ça a été passionnant de réfléchir à ce que peut être une transcription visuelle de la musique, les rythmes et les timbres en agencements et trames superposées, et à faire attention à ce que les gens qui ne venaient vraiment que pour la musique que d’habitude ils entendent dans des stalles austères ne se sentent pas agressés mais pour les autres qu’ils aient derrière les musiciens quelque chose sur quoi promener leurs yeux mi-clos méditatifs pendant que ça jouait.

Les musiciens et moi on s’est remerciés mutuellement, c’était très flatteur pour mon travail le grand piano et les éclats sur les instruments, je ne sais plus exactement ce qu’ils m’ont dit après coup mais on s’est bien plus cette fois-là.

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