Le chêne intérieur

Il se dresse en bordure de forêt, seul de son espèce à cet endroit, j’y vais à pied depuis la maison. C’est une ballade rituelle. Puissant, trois siècles au jugé. L’une de ses branches maîtresses est particulièrement impressionnante, qui plonge vers le bas, noueuse, pour en de successives et séculaires torsions remonter, remonter, de toute la force de cet immense bras musculeux qui aura lutté contre la pesanteur, chaque année comme une nouvelle victoire, d’une infinie lenteur.

Maintenant l’âge le fatigue, je le sens… Une autre grosse branche, morte, est déjà tombée il y a peu ; je crains de déceler sur celle-ci quelques signes de découragement.

Tel biologiste ou forestier1 saurait nous raconter, telle une épopée, les combats répétés qu’il a dû mener contre les sécheresses, les coups de froid – les stratégies qu’il a adoptées (quels empêchements, quelles ruses derrière ces torsions qui me fascinent?). Que renferme son silence ? Tous ces anneaux qui, si un jour il est abattu, permettront de vérifier la multitude des années, les heureuses et les autres.

Mais laissez-le vivre2, laissez-le renaître et finir de s’épuiser le long des cycles imperturbables, dix ans, cinquante, un siècle encore ?… Parce qu’il en a vu. Plus que quiconque parmi nous n’en verra jamais. Des maquisards et leurs poursuivants ; des chasseurs, innombrables ; des paysans, à coup sûr, et des curés3.

Devant l’arbre, une parcelle de quelques dizaines de mètres qui a été exploitée. C’est-à-dire saccagée. Un travail de cochon. La bande de terre n’est à présent plus que ronces. Derrière lui, à ras, une plantation de sapins qui l’ombragent et le poussent comme de l’épaule. Vulgarité de la masse. Eux sont arrivés à maturité, ils seront bientôt débités. L’une et l’autre (la parcelle et la sapinière) ne font pas le poids. Lui qui fut vraisemblablement planté pour servir de borne, est maintenant dégagé de tout usage. Il mérite de l’air une bonne fois, et qu’il subsiste quelque temps dans sa solitude.

Après avoir fait du bois de chauffe alentour et lorsque vous aurez tiré des planches et des chevrons dans les sapins, retirez-vous et que l’humble gloire de ce vétéran témoigne de la durée qui nous relie à des générations d’anonymes.

Au seuil de la maison, je sens cette présence. Je suis sous le vent qui traverse la forêt et je me redresse instinctivement. Un homme debout, n’importe lequel mais charpenté, ancré dans une sa fraternité avec le règne du vivant, tant qu’il y en a. Lui à un pôle et moi à l’autre, tels deux moyeux dont les rayons s’échangent quelque part à égale distance de lui et de moi. Et me reviennent comme une cantilène quelques paroles échappées d’une chanson de Bernard Lubat : « Qui sommes-nous, sinon debout ?… ça vaut le coup !! »

 

1 David Haskell, Un an dans la vie d’une forêt ; Peter Wohlleben, La vie secrète des arbres.

2 Depuis quelques années, deux scarifications de main d’homme sont apparues sur son tronc : une croix rouge et une autre marque qui ressemble à un W. Condamnation, ou simple repère ?

3 Au ras de l’arbre, un chemin dit « de la tabatière ». On raconte qu’un curé, se rendant à une abbaye sise un peu plus loin, était serré d’un peu près par les loups. Pour les distancer le temps d’arriver, il répandit derrière lui le contenu de sa blague à tabac.

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