Pas de refuge

PasDeRefuge_1Un jour le toit de mon atelier s’est ouvert. Les vents de sud qui parcourent des milliers de kilomètres pour régulièrement déposer le sable des déserts sur mes carreaux, charriaient aussi l’odeur du sang, le tranchant des barbes d’acier, la poussière des gravats. Il s’avérait que la révolte syrienne ne trouverait définitivement pas d’issue pacifique.

Le pays serait désormais éventré par un viol interminable.

Le ciel nous est un et les vents voyagent alors qu’au sol de grossiers tamis filtrent les fuyards de toutes origines. Grillages et barbelés pour différer toujours plus la nécessité de faire monde. Nous voilà bien préservés, à ruminer nos fragilités et reconduire nos conflits internes dans un entre-soi tissé de passions tristes.

Tristesse d’un monde inhospitalier. Tristesse d’une terre1 où ce qu’il y a de plus commun, ce sont les fosses.

Si loin, si proches, les vies ramassées dans des baluchons, les routes perdues, les bivouacs sans repos… Visages invisibles, voix inaudibles. S’ensauvent miraculeusement des paroles et des chants, de la musique et des livres, – de quoi pourrais-je bien être capable si je connaissais pareille détresse ? Alors je me tais, pinceau intranquille, et comme le vent tourne j’entends tantôt le vacarme tantôt le silence, sachant seulement que chaque frontière fermée est une plaie ouverte.

 

1 « Les derniers pèlerins du monde seront des bandes misérables, peuples chassés, gens que l’on déporte ou que l’on repousse … Regardons-les … : ils vont mourir. Et parce qu’ils vont mourir, et qu’on le sait … on se sent soudain tout près d’eux, comme eux, alors que justement, nous, on ne meurt pas, on ne meurt presque jamais … ils sont de la même famille que tous ceux qui nous tendent la main, n’importe où … oui, c’est toujours ce type et quelques femmes qui sont assis par terre avec leur sale gueule de pauvre … Regardons-le. La nuit est blanche. Souffle-moi ce qu’il faut écrire. S’il te plaît, ne me montre plus ton visage, ne me regarde pas. La terre est triste, le corps est seul. Je ne vois plus rien. Et toi, tu es là, roi pauvre, ayant pioché la mauvaise carte. »

Eric Vuillard, Tristesse de la terre.

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