Oh les beaux arbres !

Passant, qui ne voit pas que les arbres contemplent ce que nous ne sommes plus, dans tous les arbres que nous avons été. Que rêver de mieux qu’un égarement guidé par les essences de la lenteur ?

À quoi bon poursuivre la fuite en avant, cette course effrénée après une victoire à l’aveugle sur la répétition d’un quotidien hétéronome, si ce n’est pour s’enfoncer dans une forêt profonde, luxuriante, et disparaître parmi les arbres de notre forêt primitive ; si ce n’est pour marquer un arrêt sur image panoramique fixe et prendre racine dans un abîme de lumière tranchante, y rejoindre de l’inconnu, célébrer des retrouvailles.

S’agit-il alors de se planter là devant, choisi par cet arbre de hasard et n’attendre rien d’autre de cette présence que la quiétude d’être inaperçu dans son instant.

Être l’hôte de son arbre, pour engager une conversation en tête à tête, faire les premiers pas d’une immobilité mouvante. Sentir cet instant de se savoir regardé par l’arbre. Se tenir à la hauteur de la rencontre jusqu’à se confondre avec elle. Respirer une extase boisée, presque matérielle.

Prendre cet arbre dans mes bras, prendre à bras le corps toutes ses branches, étreindre le tronc jusqu’à lui rendre des bras, jusqu’à rendre des branches au corps. Faire l’expérience nervure de la greffe. Retrouver la langue originelle du bois, celle qui pousse au silence assourdissant des ambiances sauvages et qui entamera un monologue avec nos bruissements intérieurs. Accomplir le parler arbre.

Grimper peut-être, restera une intention, qu’importe, pourvu que le regard s’y accomplisse jusqu’au faîte.

Écouter les crépitements silencieux de ces êtres de parole pour détromper quelque cheminement d’euphorie que le vent interprète. Arborer une conscience végétale, se parer de cette radicalité tranquille que procure l’arbre. Végéter enfin, attiré par son énergie de passeur d’évasion. Et dire qu’il y a encore quelque part un arbre initiatique qui m’attend à son pied. Sa mémoire enlacera mes racines.

Où suis-je arbre ? M’en aller faire son tour, m’attarder encore, pour m’absenter de moi-même et retrouver un moment la communauté inavouable des Arborigènes.

Tels, ces mots de dédicace aux arbres qui poussent dans les têtes, irisent les neurones et propagent dans les cerveaux la circulation méta-physique de leurs racines, de quoi irriguer la sève rampante de leur relèvement. Peut-être ?

Se promener, se promener à nouveau parmi les arbres, pour peu que l’on s’arrête pour les regarder comme la première fois. Ne rien attendre, ne pas chercher de prétexte pour marquer un arrêt, changer d’aimantation pour les regarder vraiment. C’est lorsqu’on accepte de se déplacer parmi eux, de marcher à leur côté, que les arbres nous retrouvent parfois.

Aller côté cour ou jardin, se rendre au devant de soi pour de douces embuscades. Un parc nous convie alors à traverser l’espace de son territoire, la lisière d’une forêt s’avance vers nous; les allées d’un square arboré, devenues invisibles, s’éloignent peu à peu de notre déambulation. Une à une, les pages vierges ou boréales des arbres captent notre disponibilité, nous attirent jusqu’aux abords d’un vallon, pour en surprendre les sous bois.

S’accorder une sieste dans une clairière, se la couler douce auprès de ces arbres en bordure de rivière, tenir compagnie à des arbres solitaires qui s’arrangent donc pour ne pas se couper de racines émergentes, faire les premiers pas vers ces arbres d’éloignement qui surplombent le passé; suivre la trace au loin de ces peuplements forestiers, arbres résilients des agressions de l’espèce humaine.

Cacher son atterrement devant d’ingrates cultures d’arbres colonisés qui se savent sans doute déjà condamnés à quelques destinées marchandes ou domestiques, jeter un regard furtif sur leur passé d’esclaves. Honorer ces arbres, de feuilles et d’aiguilles, aux allures de joyeux feux follets ou de beaux ténébreux, hospitaliers et fiers, solides et si fragiles, tortueux mais agrippés au sol.

Montrer à l’enfant les arbres fleuris, les arbres perchoirs, papillonner d’arbres fruitiers en arbres généalogiques, nicher des souvenirs dans l’arbre à pilotis ; s’enchevêtrer à ces arbres sculptures, entrer dans la danse des arbres ribambelle, s’éprendre des arbres rieurs, se lier à leurs réseaux exubérants d’invisibles mobilités souterraines.

Méditations devant des arbres carbonisés, caresses de bois flottés, dessins d’arbres piquants, d’arbres de velours, arbres à pain ou à quenouille, dérobades d’arbustes profanés. Tendre la main aux arbres réquisitionnés, futurs otages de paysages civilisés. Revêtir la forme de ces arbres habités par les esprits de la Taïga.

Éprouver la porosité de nos moi-écorces aux yeux cicatrisés, ou encore l’érotique de ces écorces rugueuses aux noeuds éclatés d’histoires passées, de profondes saillies, de branches arrachées; marbreries velues aux stries profondes, surfaces lisses ou labourées, bientôt recouvertes par la mousse et les lichens.

L’arbre abrite une inertie trompeuse qui se joue des saisons dans une espèce de léthargie apparente où s’accrochent des bourgeons d’éternité.

Toucher cet arbre planté là, par la seule volonté de la nature, pour un don du hasard. Se consumer d’effroi devant cet arbre foudroyé, gardien de mes dérives. Saluer cet arbre qui a pris le maquis pour souche. Se terrer derrière l’arbre à glace miroir d’un duel d’éphémérides. Ne rien penser devant l’arbre à potence. Adresser un clin d’oeil complice à l’arbre voyeur. Rendre l’arbre témoin à perpétuité de souvenirs. Se suspendre à un arbre de caractère.Se réveiller sous cet arbre centenaire. Ressembler à cet arbre à palabre sans plus de commentaires.

Venger le feu intérieur de l’arbre désarbré qui absorbe l’écroulement du temps comme si le dur désir de durer n’avait pas prise sur lui.

Chaque chute d’un arbre annonce la collision du ciel et de la terre. Qui n’a pas assisté à l’arbre qu’on abat, ignore ce qui nous terrasse lorsqu’il se fracasse au sol, le hurlement sourd d’une commotion cérébrale. Retarder les cendres de l’arbre mort, reprendre à leurs débuts le trou de sa plantation.

L’arbre n’attend pas qu’on lui rende hommage, il est cet hommage suprême à l’indicible qu’il nous assigne.

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