Les mots …mémo

Depuis quelque temps déjà, trop longtemps peut-être, je me tiens à l’écart des mots. Heureusement qu’il n’y a que moi pour s’en être rendu compte, à moins que l’absence de livraison en juillet n’ait étonné et mis en éveil des guetteuses et guetteurs de la poste restante Lisières ?

Longtemps je me suis tenu à l’écart, aurait pu dire l’autre de lui-même… À l’écart des mots quand même, vous parlez d’une épreuve ! Un soulagement ou une brimade ? Alerte ! Les mots m’écartent. Les mots seraient partis en contresens ? Les mots imposent le grand écart à mon écrirature. Les mots m’étirent la langue. Facile ! Enfin vous voyez ce que je veux dire, reste la formule passe partout.

Les causes accomplies de ces absences passagères, fidèles chroniqueuses d’un silence gardé, sont-elles à soupçonner du côté d’un dérèglement méthodique de bon sens, alors que ce serait peut-être le silence qui me garde prisonnier. Chercher l’impasse littéraire ouvre la voie ? Être l’acteur de sa disparition de quoi? Éviter les encombrements, le bredouillement comme s’il fallait redouter que les mots se bousculent au portillon de l’énoncé, qu’ils reprennent place là, à l’instant où ils font irruption de nouveau et sans prévenir, toujours la jachère ou une cure d’abstinence d’écriture; comble d’un narcissisme d’intellectuel petit bourgeois qui se contemplerait. Faut pas s’amuser à chercher à savoir faire semblant… Ratifier la constance d’un « c’est à dire » avec des mots convenus, déjouer la feinte des « points de suspension » avec des mots revenus de loin…

Le langage doit être à la hauteur d’une glace contemplant l’autre côté des débris,in Précédent Demain, paru au siècle dernier, alors ? Reprendre à la marge et déprendre la page ou rependre la page et dépendre de la marge, je ne sais. Démuseler en tout cas l’imprévisible et se faire la malle avec ses oublis, ouvrir les tiroirs de l’offense ou de l’offrande textuelle. Les mots s’assèchent, les mots se brûlent et me consument, et j’en passe de bousculades de mots à terre et atterrés, de mots tombés et qui ne me relèvent pas, de gravas de mots vidés, aux allures de leurre, de mots aux signifiants décapités, de mots prothèses de l’imagination meurtrie, de mots creux comme com, de mots accablés par les conventions d’un rapport au réel stricto sensu. J’ai repris ma maraude à la recherche de mots égarés pour me faire des films muets, de mots nomades à m’apprivoiser pour un monologue en voix off, de mots inadvenus, de mots Chrysalide, de soif et de peu de foi, de mots lézardeurs et de mots d’enfants.

Mots décousus bouche tue motus ! Dans un tourment de mots caducs ou éphémères, à l’orthographe déculottée, dispersée comme la légende de leurs cendres, à la recherche d’alphabets indicibles, ma tête rassemblerait un amas de verbes en discorde, une débâcle assourdissante de consonnes et de voyelles, espace d’éloquence de mots gisants exigeants, de signifiés ressuscités.

Voilà que les mots s’exilent, qu’ils m’évadent ! Se fâchent, qu’ils me lâchent ! S’enlacent, qu’ils me lacent ! Se hérissent, qu’ils m’irisent ! Se hurlent, qu’ils m’épuisent ! Se répudient, qu’ils me contaminent ! Se mentent, qu’ils m’effacent Se blessent, qu’ils m’achèvent ! Se marrent qu’ils me moquent ! Se dénoncent, qu’ils me trahissent ! S’encombrent, qu’ils me perdent ! Se taisent, qu’ils m’assignent ! S’envolent, qu’ils me brûlent ! S’arraisonnent, qu’ils m’arrachent ! Se sapent, qu’ils me saignent ! S’enivrent et se convoquent, s’épient, se respirent, se mentent encore et s’enlisent, s’embourbent et me décèlent, me dénudent m’essoufflent et m’esseulent.

Voilà que les mots resurgissent en écho pour imprégner une intuition traitresse… Depuis combien de temps les mots ont-ils perdu ma trace ? Depuis combien de mots le temps a-t-il perçu sa trace ? Dépoussiérer la lisibilité énigmatique des mots, l’espace d’une nuitée, engranger des rendez vous d’insomnies fertiles pour décourager le désastre d’un surplace; faire les cent pas ne se compte pas pour garder un peu d’avance sur l’instant d’après.

J’ai mis des mots sous oxygène, la preuve, voilà qu’ils éclosent peu à peu et que je vais peut être pouvoir inventer à nouveau des boutures d’enjeux d’écriture qui clignent à mon oeil à l’âge-voyeur. J’inspirerai dès lors la fraîcheur d’un sous-bois tapissé de mousses épaisses parmi les arbres d’une forêt familière comme leitmotiv. Toujours la forêt. De ses amas épars de branches sèches, de bois sculptés, percent d’infimes bruissements de surprises sémantiques. Dans cet écran de verdure, l’air devient un théâtre d’ombres passagères; de subtils découpages cisèlent des éclats de lumière mentale. Saveur Silence.

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