A la pointe (salvatrice) du crayon

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Sur quelle ligne de partage se chevauchent les remous d’un monde anxiogène et mes intranquillités natives ? Dans quel entre-deux cheminer encore, à la rencontre d’un espace de dilatation – flux et reflux – où tour à tour me rassembler et me projeter ? Où rouler ma pierre, me colleter avec l’aujourd’hui ?

Là où d’autres tiennent un journal, le dessin est le recours qui m’oblige à la patience, cette lente ténacité en laquelle se cherche une ligne mélodique, alliage pas toujours prévisible d’assurance et de fragilité qui se déploierait un peu plus chaque jour au-travers de heurts et brisures dont j’aime à croire qu’ils font écho aux variations d’un sismographe intérieur ne se résignant pas à faire son lit dans la glu d’un las consentement à « l’ordre des choses ».

Alors que j’ai avant de me remettre à peindre besoin d’une période de gestation, je me concentre sur une série de petits formats, en noir et blanc comme j’affectionne (« le noir et blanc est une ligne de conduite », avais-je noté un jour). Assis à la table, comme on écrit. Mais sans mots, sans même de forme identifiable, du moins pas à l’avance. Que des intensités, que je mesure en aiguisant mon crayon. Le nez sur la feuille, plus attentif que jamais au moindre détail. J’ai besoin de cette minutie, qui doit avoir des vertus d’exorcisme. Jalousement attentif à la trame, à la texture des dégradés. Je n’invente rien, ce serait même devenu une platitude : il s’agit évidemment, à mon tour, de caresser la chair de l’aimé.e, ne serait-ce qu’à travers le chas d’une aiguille.

Au début le crayon hésite, multiplie prudemment les pistes, je le laisse filer jusqu’à ce qu’advienne ce moment de bascule qui me met en péril, où je risque le ratage, où je suis dessaisit de mes intentions premières, et où je ferme les yeux(1). Le noir, c’est ce que voient les yeux fermés. Je ne représente pas de corps, mais un corps-à-corps. Revenir au trait, au noir et blanc, c’est revenir à la nudité du corps propre, ce « corps [qui] n’est pas nu parce qu’il est dénudé, mais parce qu’il est désiré »(2). La pointe aiguë du crayon est la pointe vive du désir, l’intensité du noir se nourrit d’une foule d’émotions pour lesquelles je n’ai pas de noms, ou bien trop. Tout cela ne tient qu’autant qu’y circulent des espacements, des évidements, des creusements, tous gestes suspendus comme de très lointains échos de « l’immémorial tremblement »(3) en quoi tout recommence et respire, conjurant ainsi la perte de désir du monde. C’est autant que n’auront pas les soudards de l’économie et de la politique, qui voudraient, en l’accaparant, nous faire loi.

 

(1) Picasso : « Je voudrais peindre comme un aveugle qui ferait une fesse à tâtons ».

(2) Kamel Daoud, France Culture / L’art et la matière – 14/10/2018, à propos de son dernier ouvrage : Le peintre dévorant la femme. https://www.franceculture.fr/emissions/lart-est-la-matiere/kamel-daoud-et-sa-rencontre-avec-picasso-erotique

(3) Régis Debray, Vie et mort de l’image (Folio essais, p. 54).

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