« La Raie », une érotique du banal

Lorsqla-raie_imageu’on m’a demandé un témoignage personnel lié à un tableau dont la découverte pouvait avoir eu valeur « historique » pour moi, c’est celui-ci qui m’est spontanément venu à l’esprit. Ce qui m’a un peu surpris moi-même : j’aurais pu trouver des influences plus évidentes du côté des abstraits, par exemple. Certes. Mais, passé le choc de la première rencontre, l’écho durable de cette modeste « nature morte » tient, pour moi, à ce qu’elle transcende l’alternative figuration / non figuration, par-delà toutes les influences justement. Elle m’a révélé ceci que, quelques soient les formes, reconnaissables ou non, obtenues au final, la peinture est toujours une chair et la toile une peau. Sous l’allure de l’abstraction, c’est le plus concret – le grain, la texture, le toucher – qui se fait jour. Et cela reste mon mantra quotidien.

C’était il y a une trentaine d’années, donc, au Louvre. J’ai l’outrecuidance de joindre à ce billet la photo d’une toile que j’ai commise dans ces années-là, dans ces parages. Voici :

 

Comment je regarde « La Raie », de Jean Baptiste Siméon Chardin

Fascination.

Placer au centre de la toile l’intimité d’une chair écorchée signifie ce qu’il en est – ou devrait être -, au fond, de toute peinture : une mise à nu de la chair du réel, en dépit de tous les décors, de tous les habillages. Les apparences retournées comme un gant.

En fouaillant de son pinceau le dedans cru du poisson, le peintre est libre de son impudeur. C’est un drame primitif, païen, forcément violent, qui se sublime dans la rigoureuse centralité du motif et s’accroît du sombre pêle-mêle – le chat, les huîtres, les ustensiles – qui le souligne, lacère la composition de ses obliques et m’immerge au cœur d’une action brutalement interrompue (l’est-elle d’ailleurs, interrompue, tant je suis invité à prendre la place de l’officiant ?). La figure de la raie en émerge telle une icône. Son visage est celui d’une innocence profanée.

Car c’est bien un visage, le peintre savait très calmement, lui, ce qu’il faisait (ici je pense à un autre tableau peint seulement quelques années avant celui de Chardin, le « Judith et Holopherne » d’Artemisia Gentileschi, à cette inébranlable autant que sereine détermination avec laquelle Judith et sa servante procèdent à la décapitation). Et c’est à cause de ce visage qu’à la fois je suis ému et transformé en voyeur. Je peux contempler tout mon saoul cette béance qui détoure l’ovale d’une sorte de vulve. Comment y résister ? Au 18e siècle on n’en est pas encore à peindre « L’Origine du monde » mais c’est tout comme, et même mieux parce qu’ici le regard suit le geste qui arrache les chairs à l’intérieur. (Et puis, comment ne pas voir, dans le poisson qui gît sous la raie ainsi que dans la bouteille qui l’encadre sur la droite, des symboles phalliques ? Et la poigne qui fait de la nappe chiffonnée un déshabillé ?)

On est convié à la dévoration. Cet érotisme si peu voilé n’a que faire du joli.

A l’origine de la peinture il faut bien qu’il y ait une force qui arrache le peintre à la paisible jouissance des jours. Toute toile est alors une peau offerte au chaos du désir, la scène du corps-à-corps le plus trivial. Il y a une connivence entre l’humidité des pâtes et cette chair à jamais à vif. En tout cas, j’y vois la profonde vérité d’une « beauté convulsive », où une forme de sacralité surgit du plus humble des sujets.

 

dav

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