Maestria, souveraine imperfection

 

mdeDans un bref texte (1), le philosophe Giorgio Agamben reprend d’une manière qui m’interpelle la distinction aristotélicienne de la puissance et de l’acte, qu’il applique à la création (artistique mais cela vaut aussi pour quiconque entend être le créateur de sa propre vie).

Thèse : telle est la souveraineté de la puissance, modalité originaire de notre être-au-monde, qu’il lui appartient de faire ou de ne pas faire. Ça ne veut pas dire que c’est la même chose de faire ou de ne rien faire (le – trop ? – célèbre « I would prefer not »), mais au contraire qu’il nous faut tenter l’impossible. Nous maintenir « intimement suspendu[s] entre deux poussées contradictoires : élan et résistance, inspiration et critique (…) En ce sens, la résistance de la puissance-de-ne-pas reste fidèle à l’inspiration au point presque de lui interdire de se réifier dans l’œuvre. L’artiste inspiré est sans œuvre. ». Comment faire, alors ?

Résister à mourir avant l’heure. C’est-à-dire, au quotidien, résister à tout ce dont les « sociétés de contrôle » saturent nos imaginaires, en autres par le biais d’une culture administrée qui agit comme un véritable assommoir (2) . Mais aussi résister à soi-même, dans une « résistance intérieure à la puissance, qui l’empêche de s’épuiser tout simplement dans l’acte », résister à notre bonne volonté de besogneux qui voudrait tout bien faire, bien gérer, bien finir et qui par inadvertance – ou pour conjurer le vertige d’exister – gomme toute incertitude, tout vacillement, cela qui ne nous laisse pas en repos et fait que chaque jour il nous faut à nouveau tout recommencer, tout réinventer. Ce qui vaut pour soi-même comme vis-à-vis d’autrui : que sait-on à l’avance de son regard, de son écoute, de sa réponse ?

Ainsi, lorsqu’elle est à l’œuvre dans l’acte de création, la puissance résiste à son propre accomplissement, à sa résorption dans le savoir-faire. Elle déborde l’habileté et empêche le travail de s’achever tout-à-fait, y ménage comme des fissures ou interstices dans lesquels s’inscrit un encore possible qui lui échappe, une ligne de fuite indéfiniment reconduite vers un toujours mieux, demain, toujours demain. Chaque œuvre s’enrichit alors de cette promesse à laquelle nous croyons tout en sachant que la tâche est infinie (a contrario, nous voyons bien que les œuvres techniquement parfaites, impeccables, bluffantes, passé le moment de l’esbroufe nous ennuient vite, parce qu’elle ne parlent pas de nous, de cette tension entre assurance et fragilité qui est notre condition).

Quel rapport avec les peintures et textes qui s’affichent ici ? Mes peintures, je ne peux pas m’en empêcher, désignent toujours un hors cadre. On peut considérer que c’est une faiblesse mais c’est comme ça que je vais de l’une à l’autre, que l’une appelle l’autre. Je crois que Bertrand ne procède pas autrement dans la série de ses Jachères, dont le motif central – le moteur paradoxal – est bien le suspens. Là ou l’œuvre se désœuvre et se met à trembler en s’ouvrant à son autre, qui lui reste invisible, et en lequel elle vibre au-delà d’elle-même (un regard y suffit) : vivre est toujours une première fois, parfois jusqu’au vertige.

Kundera le disait : nous n’en finirons jamais de faire des esquisses, nous ne connaîtrons jamais le tableau fini. Et Agamben de renchérir, qui de Dante au Titien et à Malevitch discerne « ce tremblement qui est la maestria suprême » et ajoute : « Ce qui tremble dans la forme, ce qui danse presque, c’est la puissance : ignis ardens non comburens« . Mais, précision capitale, « si la création était seulement puissance-de, l’art se réduirait à une simple exécution », or « contrairement à une équivoque répandue, la maestria n’est pas perfection formelle, mais, au contraire, précisément, conservation de la puissance dans l’acte, sauvegarde de l’imperfection dans la forme parfaite ». J’en ai eu la preuve éclatante en allant voir l’exposition actuellement consacrée à Berthe Morisot, au Grand Palais. Une notice évoquait « une touche nerveuse et allusive », certains critiques ont parlé de « sauvagerie ». Et ce n’est pas faute de savoir peindre, que non, de multiples toiles nous démontrent le contraire ; mais que l’on mette le nez dessus et que l’on regarde bien comment sont peintes ne seraient-ce que les herbes, comme elles sont saisies au vif de leur foisonnement,  de leurs amas ou élancements, ou encore cette main à peine esquissée, comme tout cela n’est que vibration d’une urgence somptueusement orchestrée par la fervente multitude des coups de pinceaux qui revendiquent tous la même chose : changez de motif, changez de décor, changez de palette, tout cela n’est que peinture, mais toute la peinture. Tout ce que l’humain a toujours espéré confier à la peinture. Sa nudité, son corps glorieux, tout entier frémissant de ces gestes indéfiniment réitérés. Hommage.

Morisot-1_recadree

Morisot-2_recadree

 

(1)« Qu’est-ce que l’acte de création ? », in Création et anarchie, Payot & Rivages, 2019.

 

(2)Dans un autre texte du même recueil, Agamben évoque la postérité du ready made dans le champ de l’art contemporain : « Ce qui s’est produit ensuite, c’est qu’une bande, malheureusement encore active, d’habiles spéculateurs et de dupes a transformé le ready made en œuvre d’art. Non qu’ils aient réussi à remettre réellement en mouvement la machine artistique – qui tourne désormais à vide -, mais un semblant de mouvement arrive à alimenter, plus pour très longtemps je crois, ces temples de l’absurde que sont les musées de l’art contemporain. ». Où l’on voit qu’il peut y avoir des œuvres sans art (au hasard : Jeff Koons). À cet égard, Asphyxiante culture, de Jean Dubuffet, reste plus que jamais d’actualité.

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