DégagementS

Au pluriel. Je tente de savoir où j’en suis en matière d’ « engagement », et si un artiste doit l’être, engagé, comme on a l’impression qu’il le faudrait pour mériter l’attention. D’une part l’engagement est singulier, en général continu en dépit d’aspects changeants, c’est une ligne directrice, un idéal régulateur comme disait Kant. D’autre part il a toujours ses raisons, ce qui en fait un objet commode dans les discussions ; on peut en parler, le soupeser, il n’est même pas vraiment besoin d’en débattre tant on est d’avance convaincu de son bien fondé. Et la messe est dite. Je n’ai rien contre, évidemment. Bravos et félicitations à celles et ceux qui arrivent à mener de front engagement et production artistique de qualité. Mais en ce qui me concerne, engagé, je ne le suis pas au-delà de mes prises de position – assez distanciées au demeurant – de citoyen lambda. Et puis je suis toujours à la peine si on me demande d’expliquer ce que j’ai « voulu faire » ou, pire, « exprimer ». Alors quoi ?

Je ne suis pas pour autant désengagé – le sort de l’humanité est loin de m’indifférer -, j’opte pour les dégagements. Il ne s’agit pas seulement de jouer avec les mots (si les mots sont aussi des notes de musique, alors pourquoi pas?), mais de coller au plus près de ce que je ressens à chaque fois qu’il faut recommencer, entamer une nouvelle toile : une obstination, un « ne pas pouvoir faire autrement » que de tout reprendre à neuf alors que je pensais avoir déjà tout donné et qu’il n’en est rien puisque je me retrouve là, à nouveau, devant une fichue surface blanche et que rien de ce qui s’est fait avant ne m’est d’aucun secours. Volonté irrépressible, en dépit du bon sens – il serait si doux de simplement acquiescer au fil des jours, et de prendre soin de soi – pour brasser cette matière mêlée de renâclements, procrastinations en tous genres, repentirs et colères infécondes… j’en passe ; pour susciter à l’envi de nouveaux motifs de doute, pour qu’enfin émerge, tremblant et humide comme un nouveau-né, un « misérable miracle ». Oui, quand on sait qu’il va falloir en passer par le vertige, ou l’épuisement, ou les deux, et ce n’est pas une sinécure ! D’une fois sur l’autre, c’est toujours un néant qu’il faut enjamber, un fil du rasoir sur lequel se percher, et on en redemande…

Le dégagement, au milieu de tout ça, c’est, ex abrupto, saisir le moment propice, qu’il est impossible d’anticiper, qu’il ne faut, paradoxalement, surtout pas vouloir. C’est rompre avec le trop-plein de ce qu’on nomme le réel, avec toutes les logiques, et avant tout les siennes propres, ce qui avait si bien marché l’autre fois, les recettes, l’hydre cliché (le mot est de Monet) toujours rampante… Se démarquer de soi-même, de ses propres conformismes, foncer pour donner à l’impatience des tournures – un rythme – qui lui permettent de rester dans le vif ; faire du chahut, extravaguer en quête d’imprévisibles reconfigurations. Au risque de se retrouver hors-jeu. Vertige, là encore.

Il y a quand même un semblant de logique à tout ça : celle de l’opiniâtreté. Ce désir chevillé au corps et toujours renaissant de rassembler les éléments d’un présent autre que celui auquel on est astreint d’ordinaire, et qui va toujours vers la mort (la mort dans l’âme est toujours déjà présente chez celui qui renonce et qui le sait ; mais quand tu fais ton matériau d’une écriture qui fuit au devant, tu es bien loin de renoncer, tu ouvres et réitère une béance nécessaire à l’irruption de nouvelles figures ; quand bien même celles-ci se font attendre, tu t’acquittes de ta veille). Dégager, c’est-à-dire se dégager, ça a quelque chose à voir, dans le refus, avec les mouvements de résistance à toutes les politiques de l’ancien monde ; avec le caractère d’urgence par lequel se manifeste notre irritabilité – voire notre détestation – qu’on veuille « faire quelque chose pour nous », sur notre dos et aux dépens du plus grand monde, alors que « la marchandise ne nous intéresse pas » (dixit Jean Rouaud). Ce désir impérieux de botter en touche et de voir le terrain ipso facto dégagé, réouvert, débarrassé de « leurs » entreprises. À partir de là, quand ça marche, s’ouvrent des fenêtres sur d’autres histoires (toujours au pluriel), des semblants d’histoires ou peut-être seulement des remuements, des bouts de rêves qui s’effilochent quand on tente de les saisir. Comme les utopies ?

Mes dessins et toiles naissent toujours d’une confrontation, d’un corps à corps entre le jour et la nuit, entre le blanc qui respire et le noir qui met le holà. Voilà pour la constante, mais les dosages sont d’une variété infinie. Entre acharnement et ferveur, la palette est large. Pareil pour la succession des jours. La toile qui m’a tenu tête pendant tout cet été où des arbres et des peuples ont tant souffert s’appelle « Insomnie ». Qu’est-ce qu’il faudrait que j’explique ?

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